Par leur force de présence et par leur
diversité les photographies savent réunir les gens autour d'elles, par delà
les soucis quotidiens, malgré les écarts de fortune et les différences de
tradition.
Les expositions de peinture et de sculpture
supposent que le visiteur fasse l'effort de pénétrer dans un autre monde que
le sien, monde autonome et souvent peu accessible.
Avec les photos le visiteur, qui vient de la
vie, retrouve la vie mais élargie, démultipliée en multiples aspects,
rebondissante, entre problèmes humains et spectacles de la nature.
Ses qualités d'évidence, et d'ouverture au
monde, cependant, ne doivent pas faire de la photographie un art facile, au
rabais, voire même un peu vulgaire.
En fait elle est un art placé tout au bout de
l'histoire de la sensibilité, et qui a hérité, dans l'ordre de l'art, d'un
passé bien antérieur à elle-même.
Mais c'est aussi par sa nature propre que
l'image photographique peut s'approfondir sous notre œil attentif, poser ses
problèmes particuliers et même apporter ses inquiétudes.
Elle séduit, certes, par sa ressemblance, sa
véracité vérifiée par le procédé même d'être une trace de réalité laissée
par la lumière. Mais derrière ce qui passe pour faire son succès, la
photographie fascine pour des raisons moins manifestes mais là présentes, et
agissantes en notre pensée.
Cette fidélité aux objets du visible a de quoi
élargir les idées que nous nous en faisons, en présentant des images qui ne
ressemblent à rien de ce que nous croyons connaître. Très vite, depuis le
début du siècle dernier, aussi vite que les peintres, les photographes ont
montré que leurs œuvres pouvaient être "abstraites". Mot qui ne signifie
rien en l'occurrence puisqu'une photographie ne peut montrer que ce qui est
; mot maladroit mais qui veut signifier que le monde des formes qui nous
entourent déborde de beaucoup tout ce que notre langage peut désigner. Et ce
qu'elle ne peut nommer notre pensée paresseuse a tendance à croire que cela
n'existe pas. C'est ainsi que la photographie a confirmé, et parfois
précédé, la peinture moderne.
Une autre caractéristique étrange d'une
photographie c'est que, de même qu'elle ignore le son, l'odeur et la
continuité des choses (par son cadrage) elle ignore aussi le temps. Coupure
au rasoir dans le flux du monde, comme il va sans jamais s'arrêter, elle
offre cette possibilité passionnante, inquiétante, de regarder à loisir un
instant de vérité, immobile, là passif, qui a échappé, vrai miracle, au flux
incessant du réel. Au fond personne n'a jamais vu, sinon le photographe (et
encore), cet instant figé qui avait aussitôt basculé dans le passé,
emportant avec lui toute espèce de signification. Le photographe
traditionnel essayait de faire coller le sens des choses à l'instantané
vécu, le photographe, aujourd'hui, sait que la plus grande merveille est de
surprendre le monde tel qu'il est quand nous n'y pensons pas.
Ce n'est jamais totalement possible car, dans
cette absence de signification, vont s'engouffrer, comme par un phénomène de
vase communiquant, toutes nos idées, toutes nos hypothèses, et tout notre
imaginaire. A tel point que cela constitue une vertu seconde, dérivée, mais
riche de possibles, chez la photographie, qu'elle fasse fleurir notre
faculté de rêver. Rêvons, parlons sur les photographies mais en sachant que
ce ne sera jamais que sur des énigmes, aussi mystérieuses que le monde et
nous-mêmes.
Jean-Claude LEMAGNY
Conservateur Général Honoraire de la Bibliothèque Nationale de France