Tous les hommes rêvent, mais pas de la même façon. Ceux qui rêvent la nuit
dans les recoins poussiéreux de leur esprit s’éveillent au jour pour
découvrir que ce n’était que vanité ; mais les rêveurs diurnes sont des
hommes dangereux, ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts, pour le
rendre possible. T.E Lawrence
Il était une fois un instituteur nommé Angelo Martin. La cité où il avait
grandi et enseignait n’avait pas très bonne réputation. Elle avait poussé
trop vite, et beaucoup d’histoires, vraies ou fausses, avaient circulé sur
son compte. Ici, les gens étaient venus de tous les pays, et leurs enfants
vous contemplaient avec des yeux de toutes les couleurs du monde, des
regards arc-en-ciel. Ces familles, chassées de leurs terres par les guerres
ou la misère, avaient apporté avec elles, aussi, un peu de toutes les
douleurs du monde.
M. Martin avait décidé d’emmener tous les enfants de sa classe voir le plus
haut sommet de ce beau pays où ils étaient nés. Pour gagner une partie de
l’argent nécessaire à ce fabuleux voyage, les jeunes élèves s’étaient
organisés. Ils avaient élu un maire, des adjoints, tenu des assemblées
générales où ils faisaient des propositions et votaient comme des grands.
Ils avaient publié un journal. Ainsi avaient-ils appris à écrire, compter,
lire. Simplement. En vivant. En s’amusant. En combattant, ensemble. Et
appris la sociabilité. Un jour enfin, ils ont pris le train. Et là,
surprise, M. Martin s’aperçut que… non seulement ses petits n’avaient jamais
vu le Mont Blanc, mais encore… la plupart n’avait pas même pris le train ni
bougé de leur ville !
Angelo Martin s’occupait aussi durant ses loisirs d’un club-photo où on
apprenait à faire de belles images pour pas cher. C’était aussi une sacrée
bande de bâtisseurs enthousiastes où chaque membre exerçait une
responsabilité, au service du groupe. Depuis sa cour de récréation,
cependant, Angelo regardait passer les avions et rêvait de partir, lui
aussi, loin de la grisaille du béton. Un jour, il s’est décidé. Il a demandé
un long congé sans solde et est parti découvrir et photographier la planète.
Partout, tout ce qu’il voyait lui semblait plus beau que le lieu d’où il
venait. Son regard émerveillé plaisait beaucoup à ses clients et donnait de
l’espoir à ceux qui s’ennuient comme à ceux qui souffrent. Journaux et
éditeurs le publièrent, et Angelo Martin ne regagna plus son école ; sa
récréation devint permanente, et sa cour aussi vaste que la Terre.
Il vit tous les monuments, pria dans tous les temples, et apprit que le
soleil ne se couche pas, qu’il n’en a jamais fini de se lever quelque part.
Mais il comprit aussi (et surtout) que les plus étonnants monuments, les
plus mystérieux des temples se bâtissent discrètement à l’intérieur de tous
et de chacun. Partout, malgré leurs différences, les êtres soignent la
douleur avec du bonheur, et la peur avec l’amour. Et avec tout ça, ils
cuisinent une recette épicée, une histoire qui s’appelle leur vie et
n’appartient qu’à eux, avec ses secrets et ses souvenirs.
Quand Angelo revint poser son sac dans sa cité, il la regarda autrement
qu’il ne l’avait fait auparavant. Ici se trouvait le point de rencontre
secret des cultures du monde entier ! Un inventaire à la Prévert selon un
savant équilibre : presque autant de juifs que de musulmans que de chrétiens
que d’athées, d’hindous, de bouddhistes, une petite Jérusalem et une petite
Babylone, des marcheuses revenues de Ouagadougou, des Vietnamiens, des
Antillais, des Africains et des rastas, et même un dojo zen, des cultes
vaudous, des fanas de tous les ballons, de judo, karaté, boxe ci ou ça, des
Yamakasi, des jongleurs sauteurs cascadeurs hip-hop, des rappeurs du
Seigneur, des types fous de « ziquemu » répétant d’appartements en
pavillons, des concours de danse au bord du lac dominical, des rois de la
pétanque aux reines de beauté… Il vit que tous ces peuples qui l’avaient
ébloui, accueilli, étonné, intrigué, sous toutes les latitudes, se
trouvaient là, dans son village, avec leurs fêtes, leurs rituels, leurs
habitudes d’aimer et de mourir, leurs interdits, leurs extases, leurs
talents, leurs élans ; quelque cinq cents associations composant la trame
d’un tissu social exceptionnel. Le problème, c’est qu’ici, en France, on les
avait affublés d’un drôle de nom passe-partout, valable pour tous. D’où
qu’ils viennent, quoiqu’ils fassent et où qu’ils aillent, on les appelait
simplement « travailleurs immigrés »…
Angelo Martin en parla beaucoup avec une des rares personnes ici qui
connaissait vraiment bien tout le monde, Marin Angelini, le Maire, un Corse
aussi passionné qu’Angelo le Sicilien, mais diablement efficace, qui
cavalait partout nuit et jour pour que tout se passe au mieux, comme font
tous les vrais édiles dans tant et tant de villes, sans attendre de mercis.
Qu’est-ce qui fait la grandeur d’un homme, d’un peuple ou d’une ville ? Ce
sont les épreuves, les obstacles qu’ils ont su franchir avec hardiesse et
persévérance. A cet égard, Sarcelles et les Sarcellois viennent de loin. Ce
sont des pionniers qui ont défriché de nouveaux territoires et vivent en
harmonie, malgré les difficultés, dans ce que l’on peut considérer comme un
prodigieux laboratoire de l’avenir.
L’idée germa de montrer Sarcelles au monde, avec un livre de photographies
où l’on découvrirait que nos différences et nos handicaps fondent aussi
notre force. Et de faire venir ici le reste de la planète avec un Festival
EN IMAGES, mais alors là, pour raconter la vraie vie, la riche vie des gens
simples, vous, moi, elle, lui, ici, là-bas… Faire venir aux portes de nos
maisons ce Mont-Blanc qu’on porte tous en soi. Construire, avec les amis
retrouvés au club-photo, une aventure en phase avec la diversité de cette
ville et que l’on pourrait, ensuite, offrir en cadeau au monde. Un Festival
International.
Qu’entendons-nous par photographie sociale ? Par là, nous voudrions évoquer
tout ce qui porte témoignage de notre quotidien. Souvent, on considère que
l’Histoire s’écrit lors d’événements spectaculaires ou par les actions des «
Grands Hommes » dont on ne retient que les hauts faits. Alors que l’Histoire
est avant tout la somme de toutes les petites histoiresde millions
d’individus, au quotidien, loin des projecteurs de l’actualité. C’est cette
réalité là que nous souhaitons dévoiler au travers des images retenues, qui
sont au cœur de la vie et des êtres prétendus « ordinaires ».
Faire ce Festival aussi pour qu’on ait envie de venir nous voir et se rendre
compte enfin que nous ne sommes, à Sarcelles en particulier, et dans les
banlieues en général, ni des incendiaires, ni des bandes de gangsters, ni
des gens qui s’ennuient ni des… oui, des quoi encore ? Allez, faites-nous
rire !
De tels projets où se tissent et se conjuguent une volonté politique et une
créativité artistique, même et souvent tumultueusement, cela s’appelle une
VISION. Avant de construire les cathédrales, il a fallu les désirer et les
rêver. Puis les dessiner, rassembler maîtres et compagnons, apprendre,
toujours, avec patience et détermination, avec vigueur et fantaisie.
Regardez, écoutez tous ces gens, tous ces phénomènes venus de partout, et
vous commencerez à entendre la petite musique qui vient ici du bout de
l’inconnu, du fond de l’essentiel.
Pour accomplir ce rêve, nous avons bénéficié de la puissance associative et
de la force des amitiés. Nous nous sommes rassemblés, organisés, avons
avancé en nous initiant. « En vivant. En nous amusant. En combattant,
ensemble. Comme des enfants ». Tant d’auteurs sont venus nous voir, tant de
photographies et de recherches nous ont été soumises avec fierté et
humilité. Plus que les sujets, qui sont légion, nous avons choisi de
privilégier l’intensité des regards, ceux qui révèlent une profondeur et des
auteurs. Des militants de la beauté. Ceux qui écrivent avec de la lumière,
ceux qui illuminent les ténèbres avec leur art pour seule arme. Leurs images
directes ont la violence, la tendresse et la puissance du vécu. Elles
montrent l’amour, la mort, la folie, la joie, la détresse… Le mystère.
Xavier ZIMBARDO – Fondateur, Directeur Artistique –