PHILIPPE BORDAS

" L'Afrique à mains nues "

 

 

 

 

 

L'ARTISTE ET SON OEUVRE  

 

 

Texte du livre « l’Afrique à poings nus »

En exil du monde blanc, calé sur la gangue chaude, j’ai essayé de sauver les apparences. A peine débarqué à Nairobi, j’ai posté à mes grands-parents, restés à l’ancre, des courriers chargés de zèbres et de savanes. Mes chromos s’écrasaient sur la toile cirée de Corrèze. Par ces contrefaçons, j’ai fait croire que je courais les pistes d’Afrique vue à la télé, il y avait des lions, des cases, des acacias étagés en alinéas. Aurais-je pu avouer, grandi à Sarcelles, triste cobaye des cités de Paris, que j’avais chu chez mes confrères africains, ni brousse, ni safari, que je zonais dans les bidonvilles et les périmètres familiers, aux ghettos où l’art, malgré les servitudes, les aphorismes bricolés, n’est qu’art de fugue et de combat ?

Où règne le combat, sévit l’art de combattre.

Ainsi n’aurais-je vu de l’Afrique, en quinze années de voyages, que les artisans suprêmes du baston. Aristocrates de la frappe que furent les boxeurs de Nairobi et les lutteurs du Sénégal, sur cette pointe des Almadies où gisent les coques crevées des cargos. Je n’ai rien vu d’autre. J’ai ignoré le Kilimandjaro. J’ai évité les déserts. Mes souvenirs s’agrègent sur des banlieues minables. Les tôles envoient au ciel des messages sans écho. Mais c’est là que monte la vérité nue du monde dans sa mue. Sur ces no man’s lands anéantis par la mondialisation, torréfiés par le FMI, s’entassent les paysans pervertis au jeu néfaste des cours du thé et de l’arachide. Et ces paysans, par les protocoles violents de la boxe et de la lutte à poings nus, deviennent les champions. Ils deviennent les héros. C’est tout ce que j’ai vu. C’est ce qu’il ont écrit.

Philippe Bordas

 

CV   

 

Né en 1961. A vécu à Sarcelles jusqu'à 19 ans. Etudes de lettres. Chroniqueur des courses cyclistes pour L'Equipe de 1984 à 1989. Il débute la photo en 1990 et est pensionnaire de la Villa Médicis en 1996. Son dernier ouvrage, L'Afrique à poings nus, édité au Seuil, a obtenu le Prix Nadar en 2004. Les photos des boxeurs du Kenya ont été prises à Nairobi entre 1988 et 1991