PHILIPPE DOLLO

" Le mariage aux États-unis"

 

 

 

 

 

 

L'ARTISTE ET SON OEUVRE  

 
 

LES PIEDS DANS LA VASE, LA TETE DANS LES NUAGES

« Je voulais juste vous remercier car c’est un peu à cause de vous que je suis devenu photographe. » C’est avec ces mots, il y a des années que je suis allé saluer Jean Loup Sieff lors d’un vernissage parisien.
« A cause ? » m’a-t-il repris.
« Oui, si j’avais su à l’époque dans quelle galère j’allais m’embarquer, je crois que je choisirais de faire la même chose. » Il m’a regarde fixement de ses grands yeux tristes, il a souri et m’a simplement répondu « Merci. »

C’est en arrivant à Paris il y a un peu plus de 20 ans que j’ai réalisé mes premières images. En explorant les derniers coins survivants du Paname de Prévert, j’immortalisais mes copines dans les contre-jours des entrepôts de Bercy. Sieff, alors au sommet de sa notoriété, représentait pour moi l’idéal du photographe « cool » que je souhaitais devenir. Non seulement il avait photographié Paris, mais en plus il passait son temps à voyager avec une jolie nana qui posait devant ses appareils. Avec de tels clichés dans la tête, je commençais très mal ce qui allait devenir une occupation à plein temps.

Fin 88, j’approche les pros en devenant assistant dans une agence de presse. On m’y apprend le « métier » labo, planches contacts, portraits en studio, diaph 81/2 sur la chemise, « sandwich jambon ou fromage ? ». Montage des dias, livraisons dans les journaux, rangement des archives. Je fais aussi quelques photos. Du jazz, du théâtre, du cirque aussi grâce au photographe Philippe Cibille qui me prend sous son aile. Ma première parue est un 3/4 de page dans le Nouvel Obs… Faut fêter ça ! Par la suite, du magazine le plus illustre a l’obscur fanzine, les collaborations s’accumulent. Le plus souvent, ce sont des 1/4 de page ou des vignettes ou il manque la moitié de l’image d’origine.
Un premier voyage en Inde me donne le goût du grand reportage. Au retour, un « coup » sur le cirque Dromesko est publié partout et remplit mon compte bancaire. Je reprends, fort de ces succès la route des Indes. On pourrait chanter « Je m’voyais déjà… » La chute sera rapide. La guerre du Golfe remet les pendules à l’heure. C’est la récession. Je redeviens serveur dans un bar et m’initie aux chantiers de peinture en bâtiment.

Surtout, j’ignore une chose importante: je suis aveugle. Toutes ces années j’ai fait beaucoup de photos mais jamais encore je n’ai fait de la photographie.
Pour trouver la vue, il faut un miracle. Cela se produit en 93, lorsque je croise la bonne fée qui deviendra plus tard ma marraine photo. Avec ses bottes et son drôle de chapeau noir, ma fée Carabosse fait plutôt dans le marquis de Carabas. En me recommandant le festival d’Arles, Xavier Zimbardo, photographe et sorcier, me sauve la vie une première fois. Dans le temple improvisé de Jean-Claude Lemagny, cour de l’hôtel Arlatan, je découvre la lumière ! Des anonymes venus du monde entier présentent religieusement, en gants blancs, des tirages géants magnifiques au grand maître. Je suis sous le choc. C’est l’été de toutes les rencontres. Je me lie d’ amitié avec le photographe américain Steve Hart qui deviendra pour moi un vrai mentor. L’été se termine en apothéose avec la rencontre de deux maîtres absolus, Henri Cartier Bresson et le Dalaï Lama.
La photographie s’installe alors en moi, non plus comme une « carrière », mais comme un art de vivre, une philosophie complexe et exigeante, une quête sans fin de la lumière. Il faut tout reprendre à zéro. Je deviens dévot, tombe le manteau, la chemise et le pantalon et m’offre tout nu dans l’humilité à mon initiation.
Immédiatement, je sépare la photo commerciale de la photo perso, que je finance en travaillant pour la presse d’entreprise. Voir la lumière est une chose, l’atteindre en est une autre. Il faut entrer en soi et descendre profond, remuer la vase. Le doute et l’instabilité s’installent et ne me quitteront plus.

J’emménage avec mon épouse dans une banlieue de New York en 97 et c’est le purgatoire. Sans permis, je travaille « au noir », photos de restaurants et d’assiettes garnies, portraits d’écrivains américains pour les mags français, et les mariages, que je transforme en projet perso. J’ai le temps de fouiller dans la mouise mais je n’en sors pas. Je ne sais pas où je vais. En 99, Xavier Zimbardo visite New York et me sauve la vie une deuxième fois.
« Montre-moi tes photos… -Mais c’est le souk, tu sais : c’est dans des boîtes… - Eh bien ouvre tes boîtes ! Toutes tes boîtes !!! » Pendant deux jours, il va regarder les tirages un à un, faire deux tas d’une sélection qu’il étale bout à bout : ambiances urbaines et mariages. « Bon! On commence à avoir un photographe, là ! ».
Grâce à ce beau cadeau, je reprends mes explorations dans le doute complet toujours, mais sur des bases plus solides. En 2001, nous quittons Long Island pour Brooklyn la Rebelle. La ville est dure, intense et géniale. Une communauté artistique très active est en ébullition. La naissance de notre fille est suivie 3 semaines plus tard de l’effondrement des tours jumelles. Bonheur et horreur. Les conséquences de l’après 11-Septembre se répercutent immédiatement sur mes images : mes villes deviennent fragiles et s’enfoncent dans la nuit et l’abstrait ; mes mariés explosent de vie comme si leur premier jour était le dernier.
C’est toujours sur le fil du rasoir que se fait la photographie, avant que tout bascule. Alors que Bush étale ses mensonges guerriers et prépare la transformation de l’Amérique en république bananière, une libération s’opère en moi. Doucement, je découvre une vision, je peaufine désormais une écriture qui est mienne.

Lorsque vous fouillez profond le dedans des choses en photographiant le monde, le militantisme devient inévitable. Nombreux sont ces photographes engagés qui livrent un combat discret mais acharné. En travaillant sur des projets à long terme ils prennent de la distance avec la comédie humaine. Fragiles électrons libres, ils questionnent le monde avec leurs images et tentent de ralentir la machine infernale.
Au pays Dogon au Mali, la Grande Famille des Dollo m’a accueilli dès le premier jour comme membre à part entière. « Si tu es Dollo, tu es originaire d’ici, de Dini », me disent solennellement les anciens réunis (comme chaque soir) sous le grand baobab. Je leur montre la couleur de ma peau, ils haussent les épaules. «  Tout cela n’a aucune importance. » Un grand projet est né, photographier ma famille Dogon et passer simplement ce message : la peau n’a pas d’importance mes frères…

Je ne suis jamais plus sorti du trou marécageux. Pourtant, régulièrement, désormais avec les pieds dans la vase et la tête dans les nuages, j’effleure la lumière du bout des doigts. Instant suspendu à la magie du déclic d’un Leica, une rencontre extraordinaire au hasard d’un reportage, un rayon de lumière à travers une persienne, le travail d’un autre photographe qui vous éblouit, un tirage qui se révèle sous la lumière rouge de la chambre noire – ces instants de liberté absolue s’éteignent aussitôt mais s’impriment pour toujours au cœur de l’âme.

Philippe Dollo

CV   

 

Né en 1965 à Suresnes. Photographe indépendant depuis 1990, il a collaboré avec de nombreux journaux, magazines et ouvrages collectifs. Son travail est régulièrement exposé. Installé à New York depuis 1997, il vit actuellement à Brooklyn avec sa famille. En 2005, il publie L'Ile Dollo, aux Editions Leo Scheer, avec l'auteur Frédéric-Yves Jeannet.