SERGE FOUILLET

" Les crémations en Inde "

 

 

 

 

 

L'ARTISTE ET SON OEUVRE  

 

 

Varanasi, Manikarnika ghât1, le 25 octobre 2005.

« Ainsi réconfortés par la tiédeur de la nuit, nous regardons à la dérobée, de plus prés, ces pauvres morts qui se consument sans ennuyer personne.
Jamais en aucun lieu, à aucun moment, dans aucun acte, durant tout notre séjour indien, nous n’avons éprouvé un aussi profond sentiment de communion, de tranquillité, et presque de joie ».
Pasolini  « Odeurs de l’Inde »

Le feu crépitait de plus en plus fort. Des étincelles et des petits fragments incandescents semblaient rejoindre les étoiles au firmament. Le ciel s’était obscurci rapidement, plus vite me semblait-il que les soirs précédents. Un nuage de fumée me remplissait les yeux, et les larmes qui en coulaient étaient comme absorbées par cette chaleur qui devenait insupportable. Les flammes des bûchers voisins mouraient lentement, laissant apparaître les formes sombres des corps qui, eux aussi, s’évanouissaient dans la nuit. Les bûchers qui m’entouraient ne semblaient ni déranger la nuit, ni les amis qui étaient venus m’accompagner dans le dernier voyage de cette grande aventure. Shiva était là aussi, avec son sourire d’enfant malicieux. Il était comblé d’avoir déposé lui-même ma création sur ces bûches énormes que Babaji avait apportées. Le feu sacrificiel avait été pris sur l’autel sacré. L’allumage du bûcher avait été quelque peu simplifié : un seul tour avec la braise posée sur la paille, au lieu des cinq tours rituels. Puis Babaji avait enfoui sa gerbe de paille enflammée dans la gueule ouverte que les bûches semblaient offrir au Gange. C’était un peu quelque chose de moi qui éclairait la nuit.

De savoir que Shiva, le Grand Shiva cette fois, s’emparait de ma création, avait quelque chose de surréaliste et de divin. Avec cette exposition, je venais d’offrir à ceux qui m’avaient permis durant cinq années de photographier ce lieu le plus sacré de l’hindouisme, de voir ce que j’en avais fait. C’était à la fois un cadeau que je leur faisais, et pour moi un honneur de pouvoir exposer sur un lieu aussi sacré : Manikarnika ghât, le ghât de crémation de Varanasi. Ces photos offertes aux Indiens brûlaient maintenant, sur le lieu où elles avaient été créées. Non pas une libération, mais le signe d’une nouvelle naissance. Comme les Hindous qui viennent mourir ici pour faire de leur corps la dernière offrande aux dieux, j’offrais à Shiva (le destructeur) et à Vishnou (le créateur) mon humble travail. Je n’avais pas comme mes voisins pour espoir de ne plus revenir ici, mais mon nouveau karma serait désormais d’aller porter la mort et son image si cruelle chez nous, avec une vision différente, celle que voudront bien y trouver ceux qui regarderont ces photos. Voir la mort autrement, avec tranquillité, plus sereinement. Voir la mort humainement. Voir la mort en face, l’accepter comme les Hindous, comme une nouvelle naissance.

En un peu plus d’une heure, les photos de cette exposition s’étaient consumées. Il fallait maintenant faire vivre ce sujet, le faire vivre pour les autres, s’effacer derrière lui pour ne voir que la mort, celle qui était venue me murmurer à l’oreille : « Je suis toujours là mais prends encore le temps de faire vivre aux autres ces quelques instants que Shiva t’a offerts ici. Quoi de plus simple et de plus humble que de s’effacer derrière la mort, histoire qu’elle vous oublie encore un peu ? Quelle belle image aussi de donner à la mort un vrai visage, celui de Shiva, pour qui une destruction précède toute création.

Donner à la mort un sens d’éternité, de présence, de vie. Expliquer la mort, c’est comme vouloir expliquer la vie. Puissent ces images donner l’envie de voir la mort sous le visage que semble nous suggérer l’Inde… « Oui, mais la mort n’a pas le même sens en Inde », ai-je souvent entendu. Mais au fond quel sens a t-elle chez nous ?
Jean d’Ormesson disait récemment dans une interview que la vie n’avait pas de sens, que l’on voyait tous nos amis partir les uns après les autres et que, pour finir on partait nous aussi en vain. Puissions-nous partir avec autant de tranquillité, avec autant de joie que ces habitants du Gange !

Serge FOUILLET- 2006

 

CV   

 

Formé initialement à la photographie médicale, il crée par la suite une entreprise audiovisuelle et réalise des parcours scénographiques nocturnes (Bourges, Issoudun). Passionné par les Kogis (Indiens de Colombie) et par l’Inde, il prépare un film de 52 mn sur le temple Jaîn de Ranakpur. En 2005, il expose sur le lieu même des crémations, à Varanasi… Ses collaborations avec la presse sont nombreuses. Ses reportages sont diffusés par Gamma et Sipa